Uvira : une ville sous pression, entre lac et montagnes
article par Christophe Bertrand, chef de projet valorisation des déchets, 30/04/2026

À Uvira, chaque mètre compte. Coincée entre les montagnes et les eaux du lac Tanganyika, qui montent inexorablement sous l’effet du changement climatique, la deuxième ville du Sud-Kivu fait face à une pression environnementale constante.
À ces contraintes naturelles s’ajoute une croissance démographique rapide. Les conflits dans le Nord-Kivu ont provoqué un afflux massif de populations déplacées, faisant passer la ville d’environ 450 000 habitants en 2000 à près de 700 000 aujourd’hui. Cette expansion se déroule dans un contexte de grande précarité : l’accès à l’eau et à l’électricité reste très limité, tandis que les inondations rythment le quotidien.
Face à cette réalité, la ville de Bujumbura, située à seulement 30 kilomètres de l’autre côté du lac, offre un contraste saisissant.
Un défi majeur : la gestion des déchets
Dans un tel contexte, la gestion des déchets devient un enjeu critique. Pourtant, Uvira ne dispose ni d’infrastructures adaptées, ni même d’une décharge publique centrale. Les déchets s’accumulent, aggravant les problèmes sanitaires et environnementaux et la pollution du lac.
Des initiatives ont bien vu le jour, notamment le projet Latawama (12 M€), financé par l’Union européenne, visant à protéger les eaux du lac Tanganyika dans 4 villes riveraines, dont Uvira, situées dans 4 pays différents. Mais à Uvira, l’instabilité politique locale a empêché la mise en œuvre effective du schéma directeur élaboré par les experts européens.
La gestion des déchets repose donc essentiellement sur des initiatives individuelles ou communautaires. Dans une logique de survie, la solidarité locale joue un rôle fondamental.
La naissance d’un projet communautaire
C’est dans ce contexte que naît un projet porté par des acteurs locaux et internationaux. La rencontre avec les femmes du quartier de Kavimvira — plus de 130 réunies spontanément — marque un tournant décisif. Leur énergie et leur engagement deviendront le moteur du projet.
Dès 2021, un avant-projet est élaboré avec l’association locale ATVDER, avec pour objectif d’organiser la collecte des déchets, de mettre en place un système de tri et de créer une plateforme de compostage.
Sur le papier, l’idée est simple. Sur le terrain, elle s’avère complexe. Il faut identifier des partenaires fiables, mobiliser la population — prête à contribuer malgré des moyens très limités —, trouver un site adapté pour le tri et compostage des déchets, et mobiliser des compétences techniques pour le tri et le compostage (merci à la base de données ISF !). Et, surtout, identifier un bailleur.
Entre espoirs et obstacles
Le projet bénéficie d’un accompagnement préliminaire par le biais d’une collaboration avec le projet Latawama, rencontré sur place. L’initiative locale de la communauté des mammas de Kavimvira, bien que modeste, contribue à renforcer la visibilité du projet global. Cette collaboration est rendue possible grâce à l’appui d’ISF à ATVDER, laquelle n’est pas suffisamment mature pour collaborer directement avec une organisation de l’UE. Gants, bottes, poubelles et semences, ont pu être ainsi distribuées au Mammas via l’entremise de ATVDER..
Mais rapidement, des difficultés apparaissent. Un élément clé — un tricycle destiné à la collecte des déchets, fourni par Latawama, est détourné après son financement. Les contraintes administratives et les dysfonctionnements de locaux freinent considérablement le projet.
Début 2023, celui-ci est proche de l’abandon.

Relancer et repenser : un nouveau départ
Refusant de renoncer, les porteurs du projet décident de le repenser entièrement et obtiennent un financement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (WBI). Cette nouvelle phase marque un tournant.
Un comité de pilotage est mis en place, la communication est renforcée malgré les contraintes techniques et une méthode de suivi rigoureuse est instaurée. Le projet redémarre sur des bases plus solides.
Fin 2024, les résultats sont encourageants : acquisition d’un tricycle benne, organisation de 5 tournées de collecte de déchets organisées par semaine, acquisition et mise en service d’une plateforme de tri compostage, 6 emplois créés, plus de 150 ménages et commerces impliqués, collecte d’une contribution mensuelle d’1 dollar par membre bénéficiaire qui n’est pas symbolique compte tenu du niveau de vie. L’acquisition d’un second tricycle est envisagé pour étendre les activités et atteindre un équilibre financier.
Un projet fragilisé par la guerre
Cependant, en février 2025, la reprise des conflits dans le Sud-Kivu bouleverse à nouveau la situation. Le projet est fortement ralenti : le nombre de bénéficiaires chute à 80 et les activités de sensibilisation sont suspendues.
Face à cette nouvelle crise, nous devons adapter notre stratégie. Avec le soutien du WBI, nous décidons d’investir dans deux mini-camions Suzuki, le premier tricycle benne chinois ayant rendu l’âme.
Le modèle économique évolue : en plus de la collecte des déchets et de la vente de compost, le transport de marchandises est ajouté pour assurer la viabilité financière.
Un symbole de résilience
Malgré les obstacles — instabilité politique, contraintes logistiques, conflits armés —, ce projet illustre la capacité d’initiative et de résilience des communautés locales.
À Uvira, où les défis semblent insurmontables, ce type d’initiative montre qu’un changement est possible, à condition de s’appuyer sur les dynamiques locales, l’engagement communautaire et une adaptation constante aux réalités du terrain. Nous gardons le contact.
Vive le métier d’ingénieur sans frontières !
J’ai été profondément marqué par la force, la solidarité et la dignité de cette communauté de femmes"
Christophe Betrand
Chef de projet
Ingénieurs sans frontières


